CFT - Chronique d'un stage dans le campo charro : ​Le bonheur est encore dans le campo...

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Visuel CFT 261020Le solo du maestro Juan Leal à Istres nous avait tellement emballés, que nous avions envie de le revoir avant un probable reconfinement général. Certes, nous devions partir le dimanche 25 pour rejoindre notre lieu de stage d'entraînement taurin dans le campo charro, mais notre agenda nous le permettant, nous avions décidé de partir un peu en avance pour aller l'applaudir le jeudi à Barcarrota, un petit village de 2000 âmes proche de Badajoz.

Nous avions donc très vite réorganisé notre emploi du temps pour partir le mercredi dans l'après-midi, prendre la route pour rejoindre l'Espagne profonde. À 15h15, la voiture était chargée avec le baùl de la Picker, capes, muletas et surtout le nécessaire du voyageur en pays froid car Salamanca est connue pour son climat très très hostile.
Nous pouvions donc partir après avoir donné une dernière caresse aux toutous. Nous avions devant nous 1400 km à parcourir pour atteindre notre but. Nous avions la chance de ne pas avoir encore été touchés par le virus couronné mais le guzanillo, lui, nous avait piqués depuis déjà bien longtemps et nous faisions une rechute sérieuse !
Nous fîmes les 1000 premiers kilomètres sans ciller, sans même nous en rendre compte, tellement rompus à l'exercice, mais, cette fois ci, nous avions quand même l'impression de courir à découvert sur le champ de bataille, tellement les télés et les sites internet d'information en continu comptaient les morts, les malades et les positifs par milliers.
Au fur et à mesure de notre avancée, les mesures de confinement et de toque de queda étaient instaurées. Certes, nous nous étions munis d'attestation et de certificats en tous genres pour le cas où un guardia civil tatillon nous arrêterait, mais ça sentait fort le reconfinement général à vitesse grand V. Nous passions entre les tirs et les balles perdues, juste protégés par notre folle afición et un peu aussi par notre microbiote.
À 0h00 nous arrivions à Alcala de Henares en lisière du sud de Madrid qui, depuis quelques jours, était bloqué : personne ne pouvait ni y entrer ni en sortir (sauf les détenteurs de bonnes raisons sur attestation établie en bonne et due forme), mais pouvait encore y mener, entre guillemets, une vie normale à l'intérieur de ces murs virtuels.

Nous passions à quelques kilomètres de nos amis, assignés à résidence, sans pouvoir aller les voir.
Ce foutu bicho avait érigé des frontières plus solides que les plus solides murs de granit du campo de Guadarrama.

Nous décidions donc de nous arrêter pour quelques heures, même si nous avions organisé notre véhicule pour approcher les conditions d’une cabine en business class, nous reprendrions la route le lendemain matin, pour l'extremadura, cette terre située entre Madrid et Séville, déjà andalouse mais encore un peu austère comme le sont les madrilènes.
Après une nuit d’un sommeil réparateur, nous avions calculé qu’il nous restait encore un peu plus de 4 heures à parcourir, ce que nous fîmes, là aussi, sans trop nous en rendre compte, profitant juste de rouler sur ces autovías gratuites et pourtant bien entretenues.
Cette année avait été bizarre, l’assignation à résidence nous avait laissé une envie encore plus grande de battre la campagne. Comme disait mon ami Luis, il fallait partir tant qu’il y avait du chemin !
Sur ce chemin, justement, nous retrouvions les petites cafeterias des bords de route avec leur fameux jus d’orange naturel, mais cette fois, on entrait après avoir rempli le protocole sanitaire : port du masque (pas encore le tuba ni les palmes, mais ça viendrait peut-être un jour) et surtout le fameux gel hydroalcoolique dont nous aurions pu effectuer une étude comparative allant des plus collants aux plus parfumés en passant par les plus ou moins alcoolisés avec leur bidons plus ou moins ergonomiques qui pouvaient transformer ce moment solennel en un bain de pieds plus qu’en procédure de désinfection manuelle.
Quatorze heures, nous voici entrant dans La Albuera, petit village de 2000 âmes à 20 km juste avant Barcarrota, où nous décidions de nous arrêter pour déjeuner. En effectuant une rapide reconnaissance des lieux, afin de trouver un endroit propice pour nous restaurer, nous tombons sur un panneau commémoratif évoquant une bataille pour l’indépendance espagnole qui eut lieu en 1811, où les troupes françaises assistées d’un régiment de voltigeurs polonais se virent infliger une défaite très meurtrière face aux anglo-espagnols-portugais. Ambiance !
Choisissant le bar-restaurant Don Pepe, nous entrons en nous disant qu’il ne faudra pas parler français trop fort de peur que des esprits friands d’histoire ne veuillent continuer à en découdre avec deux pauvres franchutes, perdus dans une terre leur restant éternellement hostile. Mais, arrivés dans le comedor, une télévision hurlant des actualités en boucle, égrenées par une journaliste mannequin « de pasarela » comptabilisant les morts, annonce les nouvelles mesures prises par chacune des autonomies, qui, bien évidemment, sont différentes les unes des autres, cela n’améliorant pas du tout la lisibilité de la situation sanitaire ambiante. La guerre est donc toujours présente, mais cette fois, l’ennemi est un virus qui est en train de nous mettre tous à genoux, nul ne sachant où tout cela va nous mener et en combien de temps. C’est une situation évidemment très anxiogène qui pourrait à la longue affaiblir des organismes pris par la peur et le stress et provoquer bien plus de dégâts qu’imaginés.
Nonobstant, nous nous régalons d’albondigas baignant dans une sauce tomate casera et nous tentons de garder toute notre attention sur cette nourriture savoureuse, essayant de garder un peu de distance sur toute cette agitation. Le vino de la casa souvent « intordable » dans ce genre d’auberge, si l’on n’y ajoute pas la Casera de toujours, se révèle être excellent sans aucun additif. Nous buvons donc à notre périple qui va nous faire sillonner cette Espagne tant aimée.
Après une cuajada tant appréciée de Marie-Reine et un thé vert, nous reprenons le chemin pour les 20 derniers kilomètres nous menant à notre première étape. Sur le chemin, nous apercevons un cartel annonçant un solo du Maestro Antonio Ferrera, prévu à Badajoz, le samedi 24 octobre 2020 ! -C’est-à-dire dans 2 jours ! Un moment de surexcitation nous prend, nous réalisons que compte-tenu de la situation sanitaire très incertaine, il est vraiment impossible de passer à côté car nous ignorons si dans le « monde de demain » il y aura encore des corridas ! En quelques minutes, nous achetons les billets par internet, sans savoir si deux jours plus tard le confinement ne nous interdirait pas d’entrer dans la ville. On verra bien !

Barcarrota est, pour ainsi dire, le -Sussargues- de Badajoz : 2000 habitants, petit village organisé en cercle sur une petite colline, ça commence à ressembler à un village blanc, sans complètement en être un, nous tournons dans le village en voiture, pour trouver les arènes. Maurice, qui la veille nous avait gentiment réservé deux places pour la course, nous avait dit avec son joli accent du sud-ouest : « Vous verrez, les arènes sont juste à côté de la Mairie, où il y a la taquilla… ». Pourtant, nous prenions des rues de plus en plus étroites, très sinueuses, croisant des aficionados avec leurs coussins rayés rouge et jaune, qui, eux non plus, ne semblaient pas trop savoir où ils allaient. Nous nous hasardons à en arrêter un qui nous répond « Hombre, moi aussi je cherche mais j’en sais rien ! ». Nous voyant dans des rues de plus en plus étroites, nous appelons au secours le gps qui, par une vue satellite nous indique que les arènes sont complètement au centre du village, adossées à un petit castillo. Ça y est, nous y voilà, c’est le camion immense de Canal Toros qui nous fait comprendre que nous avons trouvé. Je me demande bien comment le chauffeur a pu manœuvrer pour arriver à cet endroit !
Nous nous arrêtons pour saluer l’équipe, réunie devant la grille, David, Germàn et Victoria sont là, papotant joyeusement et nous lisons la surprise dans leurs yeux quand ils nous voient baissant la vitre de notre voiture, arrivant dans ce joli petit village perdu, eux qui nous ont quittés il y a un mois à Nîmes !
Je crois qu’ils ont compris que notre cas était définitivement sérieux, notre aficion et notre admiration pour le Maestro Juan Leal faisant le reste.
Evidemment, il y a aussi d’autres malades français, venus en nombre de Dax, mais, c’est l’ami Fernando, venu en voisin depuis Badajoz qui nous interpelle. Nous sommes heureux de le retrouver et nous nous souvenons d’une feria, voici quelques années, où il nous avait invités, nous escortant dans tout Badajoz pour nous faire passer des moments qui restent de jolis souvenirs pour nous.
Le test de température passé brillamment à l’entrée des arènes nous permet de nous diriger vers les tendidos. Une jeune femme, tout sourire (même derrière le masque ça se voit dans le regard), nous attend au passage avec une mini sulfateuse, pleine de gel hydroalcoolique. Nous nous exécutons en tendant nos mains et allons nous installer bien sagement, une place sur 4 doit être occupée !
Tendidos peints en blanc, la tour du fort en guise de palco pour la présidence, la banda de música venue de Séville, un ciel bleu avec de superbes nuages qui défilent comme ils le feraient en Ecosse et qui peuvent se mettre à pleuvoir plusieurs fois par jour, les caméras sont à poste, David est dans le callejón pour les interviews express, Germán et la Maestra Cristina Sanchez dans leur tribune pour commenter la course, nous avons nos coussins, la doudoune, la veste prévue pour les expéditions polaires, les gants, por si acaso, ça devrait pouvoir bien se passer.
Cette corrida de 4 toros fait partie de la Gira de reconstrucción de la Tauromaquia, une série de 21 spectacles en mano a mano, pour essayer de palier au très faible nombre de spectacles taurins en 2020. C’est une bonne idée de la Fundación del Toro de Lidia, aidée de Canal Toros ainsi que d’empresas taurines et d’associations de toreros d’éleveurs, banderilleros et picadors. L’idée étant que la tauromachie doit se rénover ou mourir et surtout qu’elle doit attirer des jeunes, avec des prix attractifs, pour leur donner envie d’aller aux arènes. Grand programme !
Partageant le cartel avec le Maestro Ginès MarÍn, le Maestro Juan Leal, au paseo, pénètre dans l’arène. C’est toujours un plaisir de le voir. Le Maestro Julian Guerra est derrière un burladero, dans le callejón, Maurice veille sur son protégé, accoudé à la barrière.
C’est un rendez-vous important pour Juan, la corrida télévisée lui permettant d’être vu au-delà des quelques-uns que nous sommes. Il a besoin d’être vu, promu et apprécié, dans sa trajectoire ascendante.
Le spectacle qu’il nous donne nous permet de nous dire que nous avons eu raison de faire ce chemin, il est énorme, généreux, prenant tous les risques, faisant le show, c’est du spectacle vivant, plein d’émotions comme on aime. Il coupe des oreilles, même si elles se font attendre par un président plus qu’économe d’appendices, malgré des pétitions plus que majoritaires, mais, il est français et l’histoire de cette terre n’est pas propice à récompenser les descendants de Napoléon !

Vers 20 heures, nous repartons 300km plus au nord, vers Plasencia, tout heureux de l'avoir vu, comme nous l'apprécions. Nous allons vers un autre campo, où nos amis Jaime et Pituca nous attendent, pour une retraite express au campo, au milieu des vaches limousines, dans la vallée du Tietar.

(communiqué)